Sunday, November 26, 2017

Les néoconservateurs libanais, l’Indépendance retrouvée et les dangers à venir

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Retrouvailles émouvantes entre Michel Aoun et Saad Hariri
lors de la fête de l'Indépendance

Avez-vous remarqué que ceux qui ont défendu mordicus, et défendent encore, malgré toutes les preuves du contraire, la version de la démission volontaire de Saad Hariri à partir de la capitale saoudienne, sont exactement les mêmes qui ont nié la présence d’organisations terroristes au Liban puis empêché l’armée libanaise de les en déloger? Avez-vous remarqué que ce sont les mêmes qui ont sali la victoire du Liban sur Daech, la présentant comme un échec de l’État et de ses institutions?

Les soubresauts politiques au Liban ne sont jamais des évènements isolés, déconnectés de ceux qui les ont précédés. Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de la saga de la démission de Saad Hariri et deviner ce qui pourrait arriver dans les mois qui viennent, il nous faut revenir en arrière. Non pas en analysant les intentions des puissances régionales et internationales, mais en se souvenant de ce qu’ont dit et fait, depuis 2011, les faucons du 14 Mars ainsi que les organisations non gouvernementales et médiatiques qui leur sont liées – nous appellerons cette nébuleuse les néoconservateurs, en référence à leurs mentors, les neocons américains.

Souvenons-nous : au début de la guerre en Syrie, les néoconservateurs libanais ont favorisé le flux incontrôlé de réfugiés syriens qui a permis aux terroristes de Daech et de Jabhat al-Nosra (Al-Qaeda en Syrie) d’entrer au Liban sans être inquiétés. Puis, malgré le cri d’alarme du ministre de la Défense d’alors, Fayez Ghosn, ils ont nié leur présence au nord-est du pays, aux alentours de la petite ville frontalière d’Ersal, appelés communément le jurd d’Ersal.

Source : Al-Arabiya

Chaque personne, homme et femme politique ou simple citoyen, qui exprimait ses inquiétudes face à ce flux de réfugiés puis à la présence takfiriste armée sur le territoire libanais était accusée de racisme, et de caresser de sombres desseins génocidaires envers "le peuple syrien"...

Au lieu de demander l'ouverture d'une enquête indépendante, afin de savoir si les déclarations de Ghosn étaient fondées, ou même d'étudier les preuves qu'il disait avoir – ce qui aurait été la moindre des choses – les néoconservateurs ont rejeté en bloc les propos du ministre, se sont rendus à Ersal, se sont affichés avec le maire de la ville, Ali al-Hujeiri (arrêté depuis pour activités terroristes), et ont offert une couverture politique non négligeable aux jihadistes de Daech et Nosra.

Quand ces derniers sont apparus au grand jour et tenté de prendre le contrôle de la ville, tuant de nombreux militaires et en kidnappant plusieurs, ces mêmes néoconservateurs ont fait pression sur le gouvernement pour empêcher l’armée de contre-attaquer et de libérer ses soldats. Dans les années qui ont suivies, leurs médias ont largement couvert les échanges de prisonniers humiliants pour l’État libanais, participant ainsi à la propagande des jihadistes, malgré l'assassinat dans des mises en scène macabres de plusieurs militaires qu'ils retenaient en otage.

Militaires libanais kidnappés et exécutés par Daech

Les néoconservateurs ont-ils, par la suite, reconnu leur erreur? Ont-ils offert un quelconque mea culpa? Non. Ils ont fait exactement le contraire et jeté toute responsabilité sur leurs adversaires, ceux-là mêmes qui s’inquiétaient du flux incontrôlé de réfugiés et dénonçaient la présence des terroristes dans le jurd d’Ersal… Même après les terribles attentats qui ont ensanglanté la banlieue sud de Beyrouth et que Daech a revendiqué, ils ont refusé de changer de refrain.

Début juillet 2017, l’armée libanaise a effectué un raid dans les camps de réfugiés syriens et arrêté cinq kamikazes appartenant à Jabhat al-Nosra. Malheureusement, l’un d’eux a réussi à déclencher sa ceinture d’explosifs et tué une fillette syrienne qu’il avait prise en otage. Aussitôt, l’armée fut accusée d’exactions envers les réfugiés et de violations des droits de l’homme. Malgré les preuves qu’une vague d’attentats se préparait sur l’ensemble du territoire libanais apportées par les services de sécurité, la campagne de diffamation contre l’institution militaire a continué de plus belle.

Exemple de la campagne de diffamation contre l'armée libanaise

Quelques semaines plus tard, pendant les batailles du jurd – celle menée par le Hezbollah contre Nosra puis celle de l’armée libanaise contre Daech – ils n’ont reculé devant aucun mensonge pour les dénigrer. Ils ont parlé de "mise en scène", clamé qu'aucun jihadiste n'a été tué, et insinué toutes sortes de choses plus ou moins farfelues.  Et quand le pays fut enfin débarrassé de la présence takfiriste armée, ils ont lancé la fameuse campagne des "bus climatisés", soi-disant "offerts" aux daechistes vaincus et à leurs familles, accusant l’État d’être leur complice!

Bien que le Liban ait été le premier pays de la région à éradiquer Daech de son territoire, ils ont fait de leur mieux pour que cette victoire historique se transforme, aux yeux de leurs concitoyens et du monde, en défaite. Pourquoi? L’explication la plus plausible est la suivante : il voulaient que les takfiristes s’installent au Liban et y restent pour participer à une éventuelle guerre contre le Hezbollah. L'image d'un Liban fort et uni qui a mis en déroute deux des plus dangereuses organisations terroristes de la planète était un coup dur porté à ce projet présumé, et il fallait la salir pour que subsiste la division entre les Libanais.

Les motivations derrière leur enthousiasme pour la démission forcée de Saad Hariri, sitôt celle-ci diffusée par la télévision saoudienne Al-Arabiya, et de leur entêtement à nier des faits rapportés par la quasi-totalité de la presse internationale et des chancelleries européennes ne seraient pas si différentes. 

Saad Hariri, dans le jurd d'Ersal,
en compagnie du général Joseph Aoun lors de bataille contre Daech

En 2016, l’accord entre Saad Hariri et Michel Aoun, qui a porté le Général à la présidence de la République, a énormément calmé les tensions internes. Pendant près d’un an, cet accord a tenu bon. Hariri a couvert la guerre contre Daech et Nosra et fut l’un des acteurs principaux de la défaite des takfiristes à laquelle a pris part le Hezbollah.

Sa présence à la tête du gouvernement était un important facteur de stabilité. Le Liban ne pouvait être déstabilisé tant qu’il était Premier ministre. Il fallait donc s’en débarrasser. Pour ce faire, les néoconservateurs auraient envoyé des rapports en sa défaveur à l’Arabie Saoudite, marraine traditionnelle de la famille Hariri et des sunnites en général, le décrivant comme soumis à l’Iran et à son "instrument" libanais.

Le prince héritier saoudien, nouvel homme fort du royaume, qui voulait à tout prix en découdre avec l’Iran, aurait mordu à l’hameçon. Il aurait convoqué Saad Hariri à Riyad et l’aurait forcé à démissionner et cherché à le faire remplacer par son frère Bahaa, moins conciliant avec le Hezbollah.

Saad Hariri lors de son discours de démission à partir de Riyad

Saad écarté, Bahaa aux commandes, la tension entre sunnites et chiites se serait à nouveau exacerbée. Il n’en aurait pas fallu de beaucoup pour plonger le pays dans un conflit interne qui aurait considérablement affaibli le Hezbollah et pavé la voie à une invasion israélienne.

Malheureusement pour le prince héritier, les rapports des néoconservateurs étaient erronés. Et rien ne s’est passé comme prévu. Le "colérique" Michel Aoun ne s’est pas emporté, le "belliqueux" Hezbollah ne s’est pas cambré, la famille Hariri ne s’est pas laissée faire et la "rue sunnite" s’est solidarisée avec son Premier ministre, refusant le diktat saoudien. Bref, les Libanais, au lieu de se déchirer comme ils ont l’habitude de le faire, sont restés soudés. 

De plus, hormis les néoconservateurs, l'ensemble de la classe politique s’est rangée derrière le président de la République dans son refus d’accepter la démission de son chef de gouvernement tant que ce dernier n’était pas rentré au Liban. Cette union nationale, aussi sage qu'inattendue, a forcé de nombreux gouvernements européens alliés de l'Arabie Saoudite à adopter la position du Liban et à œuvrer au retour de Saad Hariri.

Le 21 novembre au soir, la veille de la fête de l’Indépendance, le Premier ministre libanais est enfin rentré au pays. Le lendemain, il a suspendu sa démission à la demande du président Aoun, puis fut acclamé en héros par ses partisans venus en nombre lui apporter leur soutien.

Saad Hariri reçu en héros par ses partisans 

Ce 22 novembre, le Liban avait comme un air d’indépendance retrouvée. Mais tout danger n’est pas encore totalement écarté. De nombreux observateurs redoutent une vague d’attentats qui pourraient déstabiliser le Liban et paver la voie à une nouvelle agression israélienne.

À ce sujet, le commandant en chef de l’armée libanaise, le général Joseph Aoun, a été très clair. "La situation politique exceptionnelle que traverse actuellement le Liban requiert le plus haut degré de vigilance", a-t-il déclaré à l’occasion de la fête de l’Indépendance. Il a appelé soldats et officiers à être prêts "à faire face avec force à toute tentative d'abuser de la situation actuelle dans le but de semer la discorde, la division et le chaos, et de mettre en danger l'unité nationale, la paix civile et les intérêts des Libanais".


© Claude El Khal, 2017

1 comment:

Anonymous said...

Thank you!